Shana

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Je t'aime, c'est une drôle de certitude de la bouche d'une adolescente qui ne comprend pas elle-même ce qui bouleverse son petit monde. Seule.

Ça devrait être interdit de tant souffrir pour des bêtises.

Je t'aime, mais à quoi bon ? Si tu ne fais pas même l'effort de m'aimer, comment pourrais-tu me comprendre ? J'ai dû être bien sotte de croire qu'un autre que moi pourrait saisir ce qui se passe dans ma tête. »

Mon esprit devrait être ailleurs en ce moment, mais je l'enchaînais ici, sur le sol, avec moi. Ma raison, elle, pouvait bien s'envoler. Pour ce qu'elle me sert. Si je pouvais m'envoler, moi aussi, je le ferais. Quand j'étais plus petite, il me suffisait de contempler ces étoiles pour partir les rejoindre dans le ciel noir. Mais c'est maintenant que je veux faire la grève du sol que ça ne marche plus. Au-dessus, les petites lumières me narguaient, entre deux volutes de fumée.

 

« On est bien là.

-Ouais. »

J'avais envie de lui dire que ce n'était pas le lieu qui me plaisait, mais le fait d'être avec lui en cet instant. Bien que de telles paroles se savent vaines dans ma tête. Oui, à quoi bon ? Si cette raison pouvait s'envoyer en l'air un peu plus vite, que j'ai l'esprit tranquille.

Qu'elle aille se faire foutre, la raison. Qu'elle me laisse au tapis, avec mes illusions.
Pour la faire partir, j'avais mes armes tout aussi vaines, mon morceau d'herbe magique pas si magique. Alors que je voulais qu'il me donne ses ailes, il me brûlait de l'intérieur. Pour nettoyer mon cœur, le faire brûler, ne laisser que des cendres. C'en était presque agréable rien que d'y penser.

 

Dans la nuit chaude dans le gazon d'un pré, nous n'étions que deux silhouettes allongées à contempler les étoiles de feu avec les yeux rouges. Rouges de la fumée, rouges de l'amour, rouges de fatigues de vivre ici, cloués au sol. Dans le silence de la nuit chaude, justes deux battements rythmaient l'ambiance. Deux battements de cœur, en rythme, dans ma poitrine. Comme un tambour. Les larmes me montaient aux yeux rien qu'à penser que ce tambour serait toujours seul dans la nuit. Il ne résonnait que pour moi. Je ne pouvais m'empêcher de penser que si le cœur de celui que j'aime ne bat pas pour moi, autant qu'il ne batte plus du tout.
Dans mon petit monde ne résonnait que le battement de cet étrange tambour, sans aucune mélodie. Le silence pour accompagner les chants et les cris de mon cœur, que jamais tu ne percevras. Ce cœur qui pleurait, ce cœur qui saignait. Qui se saignait petit à petit, se vidait de son sang. Ce cœur qui semblait perdu, au bord du gouffre, sans aucun espoir de réconciliation avec soi-même. Avec les étoiles. Juste perdu dans le ciel dans le ballet infini de ce rythme. Le rythme de tambour. Infini, se perdant dans les entrailles d'un monde qui n'a que faire de la peine d'une adolescente. Une parmi tant d'autres sous les étoiles. Mais qui sait, peut-être que tout ce qui s'est passé avant ne peut être que faux. Rien ne me dit que quelque chose existait avant ce moment ou existera après. Ce moment, cet instant, est le seul qui compte. Mais rien ne servait de pleurer, je crois.

 

Les étoiles au-dessus qui avaient l'air de bien se plaire tout là-haut, à observer ainsi les hommes depuis le ciel. Rien ne pouvait les décrocher de là-haut, jamais. Pourtant, certains avaient dû essayer. Qui sait ce que les hommes d'avants avaient pu vouloir ! Je levais une main vers le ciel noir, pour essayer moi aussi. Un instant, j'y ai cru. En laissant retomber ma main par terre, je crus voir les étoiles se teindre de rouge un instant. La couleur de mon cœur qui saigne, ou du moins comme je l'imaginais.
Je commençais à sombrer peu à peu dans la nuit chaude. La nuit de plus en plus chaude où les étoiles brillaient de leur éclat sanglant un peu plus à chaque minute, ou seconde. Impossible de savoir.
La nuit chaude brûlait de tout son éclat. Au-dessus, les petites volutes de fumée s'épaississaient, pour donner naissance à de grands fantômes tout de noir vêtus, qui nous regardait de haut. Le tambour lui-même s'était presque tu. La chaleur peu à peu se faisait étouffante. Ma gorge brûlait de plus en plus, peut-être à cause du joint. Je restais allongée ici, à étendre mes bras dans l'herbe qui me chatouillait la peau. Je sentais les gouttes de sueur couler et tomber s'écraser abreuver le sol. L'air se faisait lourd, tant que j'étais écrasée dessous. Le poids de la culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur, le poids d'un cœur trop lourd, le poids de ma souffrance, c'était ça qui me laissait au sol, avec mon esprit. J'étais coincée, condamnée à contempler les étoiles de feu depuis le sol, voir ma raison s'envoler, faire la grève du sol l'espace d'un instant.
J'avalais ma salive devenue glacée, me gelant la gorge au passage, et me levais soudainement, animée par un quelconque instinct de survie. Machinalement, je marchais un peu plus loin, et m'assis sur une branche morte pour regarder le brasier emporter celui que j'aime.

Ce n'est que le lendemain, que je réalisais ce qui s'était passé. Le mégot laissé dans l'herbe avait brûlé l'herbe séchée tout autour de moi et ce garçon qui m'avait pris mon cœur pour l'emporter au ciel avec lui. Les larmes ne pourront jamais le rapporter, mais hurler pouvait le rappeler à moi. Du moins, c'est ce que je croyais. Il s'était évaporé comme un fantôme, ne laissant que de l'herbe brulée derrière lui. Comme si son corps s'était évaporé.
Pour la police, ma famille, mes amis, sa famille, il n'avait jamais existé. Lui et toute son existence étaient parti, emporté par les étoiles de feu.