[Pour Ilhan, Daniel et Mathieu, merci à @Mr_Lawx pour la correction, à @Brumeline pour l'image]

BWdeQPwCQAElUe-

Êtes vous déjà allé dans Paris, un mardi soir, n'importe lequel, à une heure avancée de la nuit? Moi non plus, mais je vais vous dire, ça sert à rien. Juste à se faire cogner par un mec bourré. Vous pourrez vous éblouir dans les réverbères immobiles, mais jamais vous ne verrez d'allumeurs de lampadaires en dessous. Il faut se le dire, on est plus dans un conte de fée, mais ça, tu le sauras quand tu seras seul dans ton lit, une nuit de mardi soir. Pourquoi celle-ci, pourquoi cette nuit, alors qu'il y a des milliers d'autres mardi soir ? Parce que c'est ainsi, et faudrait demander au Seigneur pourquoi il a construit ainsi ce putain d'univers.

Néanmoins, ce mardi soir, tu pourras voir dans les volutes de fumée, les courbes d'une peau blanche se dessiner sous des draps souillés. Et là, tu te diras que c'est pas si malheureux, de vivre sur notre foutu planète Terre. Élodie venait de le comprendre, la clope aux lèvres. C'est dingue comment une fumette peut rendre lucide.


La veille, enfin, quelques heures avant minuit, elle avait larguée son copain. Ou c'était plutôt lui qui l'avait larguée, mais elle n’en voulait pas de toute façon. Les larmes qui coulaient sur ses joues, c'était pas les siennes. Elle s'était efforcée de les effacer d'un coup de poignet, mais dans l'ivresse de l'alcool, c'est un poing dans la gueule qu'elle se lança, et les larmes ne cessèrent pas. Alors la jeune femme resta là, inerte, quelques heures. Elle ne pensait pas, elle ne faisait rien. Juste se noyer dans le tissu de ses larmes, et s’immerger dans l'ennui. Quel ennui ? Pas celui de ne rien faire en cet instant, oh que non.

Celui de vivre dans un monde où le lendemain recommence éternellement. Celui de vivre ici, dans cet éternel quotidien, où la chose la plus intéressante qu'il pourrait t'arriver serait de trouver un mari et partir en voyage aux Seychelles, pour en ramener une statuette moche. Celui de vivre en attendant sa mort. Quand elle se rendit soudain à l'évidence, Élodie se replia sur elle-même et s’agrippa les cheveux, prête à les arracher.


Je suis pitoyable putain


Cette sensation de n'être rien, de vivre pour rien, de n'être qu'une parmi tant d'autres... La jeune femme, pour l'oublier, aurait tout tenté. Même sortir dans la nuit de la capitale, un mardi soir.

Se tenant le crâne, par peur d'être prise de folie, elle se leva, et ouvrit son dressing. Une musique résonnait dans la rue, et inconsciemment, Élodie dansait dessus. C'en était assez de cette triste vie, il fallait se reprendre.

Enfilant un débardeur gris, un jean strié au-dessus des genoux, une chemise rouge carmin, et des bottes cloutés de même couleur, elle se regarda dans la glace en se déhanchant lentement, fredonnant une joyeuse mélodie qui lui était familière.


Joy Enjoy, Joy Enjoy, not gonna be afraid,

Try, try, try. It's funny you see.


Doucement, la musique s'emparait d'elle, la guidant dans ses gestes, l'empêchant de penser à un passé trop douloureux. Sans y réfléchir, la demoiselle nouait ses longs cheveux noirs en une longue queue de cheval, et levait les bras, descendant les hanches en tournoyant, mimant un collé-serré avec un partenaire imaginaire. Pas à pas, elle avançait dans le couloir de son appartement, prête à se lancer dans les ténèbres du mardi soir. Néanmoins, un rayon doré vint frapper une petite chaîne en métal, sur le placard de l'entrée. Une montre argentée pendait au bout. Élodie la saisit dans un gracieux pas de coté, avant de sortir en la faisant tournoyer autour de son index, guidée par les sonorités de la rue. Attirée par les sombres rues du mardi soir.


Le lieu, l'heure, la raison, la conscience, ce n'était plus important. Seul la musique primait sous les milles étoiles de Paris. Guidée comme le faucon à son nid, la jeune femme suivait la musique d'un pas rythmé, sans plus se soucier de rien d'autre autour d'elle. La mélodie qui la faisait vivre. Si elle était joyeuse, Élodie était heureuse. Si elle avait été calme, peut-être aurait-elle oubliée cette folie qu'elle accomplissait. Heureusement, ce ne fut pas le cas. La montre à son cou volait à chaque pas, battant la mesure dans sa danse. La jeune femme ne pensait plus à l'amour, à son passé, mais imaginait bien vers quel avenir radieux cette musique la conduirait. Elle se sentait simplement bien, à se défouler dans la rue, sans se soucier des regards insistants de quelques passants. Ou du rire de la lune la regardant.


La musique, lentement mais sûrement, emmena la jeune femme vers une boite de nuit, à une rue de son appart. Rien de particulier, beuverie générale. Les célibataires au comptoir, les dragueurs sur la piste de danse, et les couples dans les canapés. Pourtant, cette banalité prenait tout son sens une nuit de mardi soir. Sans le dire, d'un accord tacite silencieux, chacun savait qu'ils étaient semblables. Guidés par la musique d'un mardi soir, à la recherche d'un peu de folie à leur niveau dans une vie des plus ennuyeuses. Une vie ordinaire, bonne à être brisée, comme un verre jeté à terre, dans un accès de colère. Cette hargne de vivre, chaque jour en oubliant la fadeur et en punissant l'ennui. Cette hargne devenue colère, refoulée au fin fond de notre cœur, pour l'éternité. Ou pas.

Cette hargne qui explose un mardi soir, dans la cour derrière une boite de nuit, simple façade.


Dans la petite cour derrière le bâtiment, Élodie se plaisait à remarquer que l'ambiance trop calme était bien une couverture pour la vraie fête. Un fond musical, une mélodie jouée au piano, bien différente de la bouillie musicale servie en masse dans la boîte derrière elle. Une petite harmonie invisible, provenant d'un piano tout aussi inaccessible. Dans le froid de la nuit, entourés de la boite et de quelques immeubles à priori abandonnés, une petite dizaine de jeunes bavassaient, fumaient, autour d'une grande table en bois. Dessus se présentaient tout un tas de sucreries. Plus originaux, certains d’entre eux préféraient faire vrombir leurs scooters en tournant dans la cour dallée pour une raison inconnue, ou alors un couple, allongés dans des chaises longues, revêtus d'un maillot de bain et parés de lunettes 3D, semblaient tenter de bronzer aux rayons lunaires. Élodie n'était pas tellement surprise d'un tel spectacle, surtout pour un mardi soir, mais un détail la chiffonnait. Pas de piano. Le son derrière son dos retentissait, tambourinait dans la salle, mais elle était certaine qu'il n'y avait pas d’instruments dans la salle, ça ne venait pas de là. Quelqu'un jouait du piano, quelque part, mais pas dans son champ de vision.

Avec tous ces bruits, impossible de se concentrer sur la provenance du son. Le piano et son pianiste était bel et bien invisibles, comme Élodie, que personne ne semblait remarquer. Sans savoir quoi faire, la jeune femme restait immobile. Peut-être commençait-elle à réaliser la folie qu'elle avait eu, de sortir ainsi. Sa raison lui disait de rebrousser chemin, de retourner à sa vie. Faire comme tout le monde. Son cœur restait aussi silencieux que son corps, envoûté par le son du piano, devenu plus fort.

Quand la musique tout autour d'elle s'arrêta brusquement, Élodie crut avoir une attaque. Angoissée dans ce silence, elle reprenait conscience de sa position. Seule, dans la nuit, entourée d'inconnus.

C'était absurde. Cette folie devait cesser, elle devait rentrer. Quand on monte, c'est toujours pour retomber à un moment ou un autre. À vivre dans le bonheur, on tombe forcément sur le malheur tôt ou tard. C'est sûr, elle n'avait rien à faire ici. Strictement rien.


Dehors, la boite de nuit fermait. Les gens partaient, petit à petit. La jeune femme s'était traînée jusqu'à une table au centre de la cour prendre une tasse de thé, et restait immobile. Léthargique. Les deux jeunes à scooter étaient partis en hurlant, le couple avait replié les chaises longues, et chacun aidait à ranger en bavassant. Sans se soucier d'Élodie, immobile au milieu de tout ce bazar. En quelques minutes, la cour se vida, laissant le silence s'installer. Laissant sa montre battre la mesure. Ce petit son rappelant à la jeune femme que le temps, lui, l'accompagnera pour toujours.

Tous ces gens, venus festoyer ce mardi soir, allaient retourner à leur vie morne et ennuyeuse, en parfaite connaissance de cause. Ils venaient sans aucune fantaisie. Tous savaient ce qui les attendait en franchissant ces portes, il était vain de chercher à changer cette vie. Cette vie où le bonheur était une chose factice, inutile. Il suffisait de se laisser aller, une soirée, un mardi soir, et tout redevenait comme avant. Il serait complètement insensé de tenter de changer ce modèle infini.

La jeune femme leva un œil vers la lune riante, qui s'était cachée derrière un nuage. On était mercredi maintenant.


C'est transpercée par le froid et sur le point de rester figée pour l'éternité que Élodie entendit un dernier son. Le piano reprenait sa douce mélodie, rompant le silence. Comme si le mystérieux pianiste avait attendu que tout le monde parte, être sûr que seule une âme esseulée pourra écouter sa triste mélodie. Réunir par le froid et une mystérieuse mélodie deux êtres sans histoires, prolonger la magie d'un mardi soir parmi les milliers d'autres mardis soir. Sans plus y réfléchir, la femme aux cheveux noirs suivit la musique de ce qu'elle imaginait être un sombre pianiste vêtu de nuit, paré de perles de lune dans les cheveux. Ne serait-ce qu'un instant, elle voulait voir le triste visage d'un homme semblable à elle, perdu dans ce monde qui ne ressemble plus à rien, fade et sans saveur.


La provenance du son était désormais évidente à Élodie, comme si elle avait toujours su où elle se trouvait. Lentement, elle se dirigeait vers un des immeubles abandonnés. Le parquet branlant laissait passer quelques insectes, et le plafond était prêt à s'écrouler à chaque instant, mais la jeune femme ne le remarqua même pas. Tout ce qui comptait, c'était de monter les marches, une à une, écoutant les pulsations, à chaque seconde, de son cœur, de la montre, du plancher qui craquait, répondre à la mélodie venue du ciel.

En un instant, la nuit déploya son voile sur la ville. Le plafond troué disparut, et le vent souffla dans les cheveux noirs de la gamine perdue, qui écarquillait les yeux devant le sombre spectacle du piano endormi, et de la silhouette prenant la fuite.


Juste un instant, voir son visage, faire taire les secondes.

Courir à perdre haleine, dans le noir d'une nuit éternelle.

Oublier le temps qui nous pourchasse, retrouver l'âme jumelle.

Rattraper le vent, et sourire à un regard.

Sur les toits de Paris, un triste Mardi soir.


***


Oui, c'était un bien beau mardi soir. Tout compte fait, rien ne pouvait prédire l'avenir, pas même la venue d'un mercredi. Les changements sont toujours possibles, virer au tournant est une option qui peut s'envisager, avec de la volonté. Il suffit de le vouloir, il suffit d'essayer, et on peut tous croire au bonheur.


La silhouette sous les draps blancs se releva lentement, laissant apparaître la pianiste aux cheveux d'argent, qui déposa un doux baiser sur les lèvres d'Élodie

« Bien dormi chérie ?

-Tu travailles pas toi ?

-Roh, on s'en tape, je vais aller jouer du piano.

-Je viendrais avec toi »


Tandis que les deux jeunes femmes se perdaient dans leurs embrassades, la radio grésillait une chanson populaire :


Joy, Enjoy,

Try try try, try to be HAPPY