1526220_668669516519250_1833221239_n

[Dessin par Corea, merci à elle! Joyeux Noël et bonne lecture!]

Le son de la cloche, le vent siffle, la porte claque. La porte claque, le vent siffle, le son de la cloche. Puis le silence. Cet éternel silence qui n'en finissait pas, dans le noir de la nuit de Décembre.

Dans sa petite boutique du centre historique, le vieux vendeur de sablier attendait. Il ne savait quoi attendre dans son morne quotidien. Il attendait que le temps passe, il attendait sa mort.

Voilà des semaines, des mois, des années, un demi-siècle, qu'il entendait la mélodie répétitive du quotidien, entouré du silence des sabliers. Pourtant, il n'en avait pas toujours été ainsi.

Il fut une époque où tout le monde en ville se pressait dans la petite boutique, autrefois emplie d'horloge, de montres, et de milliers d'autres instruments pour mesurer le temps, jusqu'aux horloges à eaux et aux cadrans solaires. Il avait des amis, de grands hommes illustres qui se plaisaient à rencontré un homme si passionné. Puis, un matin, le vendeur de temps en eut assez d'entendre résonner chaque seconde, ou plus encore, la marque du temps qui passe, le rapprochant chaque instant un peu plus de la fin. Il prit toutes les horloges de sa boutique, fit taire tous les tics-tacs, les gouttes et même la lumière mouvante sur les cadrans de pierre, pour les remplacer par le silence du sable qui coule contre les parois de verre.



Le temps a passé, l'homme a vieilli, et plus personne ne venait lui rendre visite. Le vieux vendeur de sablier ne sortait quasiment plus de sa boutique, et attendait tranquillement que la mort vienne à lui. Il s'était résigné bien vite à apprivoiser le temps qui passe, et préférait de loin le contempler, coulant entre ses doigts. Il restait là, seul. Éternellement seul.



Jusqu'à cette veille de Noël. Un 24 décembre, où le vieil homme ouvrait boutique, n'ayant aucune famille l'attendant à la maison. Une soirée silencieuse, où chacun est chez soi. Dans la boutique, le silence régnait impérialement, et l'homme contemplait la neige tombée au-dehors. Il n'en revint pas quand il vit un petit garçon d'une dizaine d'années courir sous la neige, surgissant dans son champ de vision, et pénétrant dans la boutique, rompant ainsi le silence :


Le son de la cloche, le vent siffle, la porte claque.


Un bonhomme pas bien grand, aux cheveux blonds ébouriffés par la neige, vêtu d'une doudoune brune, un grand cartable à l'épaule et une raquette de ping-pong dans la main droite. Un enfant banal qui rentrerait de l'école. Mais il n'y a pas école la veille de Noël. Cet enfant qui lui rappelait étrangement quelqu'un. Sans aucune hésitation, avant même que l'homme eut le temps de se relever, le petit vint le défier de ses yeux étonnamment bleus, avant de déclarer, d'un ton impartial :


« Je veux un sablier qui ne s'arrête jamais. »


Le vieux vendeur était surpris d'une telle requête. Jamais on ne lui avait demandé une telle chose. Il aurait été tenté de répondre que c'était impossible. Mais la requête de l'enfant l'amusa. Sans attendre, il fila dans son arrière-boutique fouiller dans quelques cartons. Cela faisait bien dix ans qu'il n'avait pas vu ces vieux ouvrages poussiéreux qu'il avait entreposés là, loin des regards. Après brève réflexion, il saisit une de ses plus vieilles œuvres, datant du temps où il tentait d'apprivoiser le temps. Fier de pouvoir répondre à la demande de ce petit homme, il posa sur le comptoir un sablier. Un peu particulier, il était fixé à un support rectangulaire vertical en argent, et grâce à un ingénieux mécanisme, tournait sur lui-même quand il était vide. À condition qu'il soit alimenté par une pile.


Sans attendre, l'enfant saisit de ses deux mains potelées l'instrument et le contempla sous tous les angles avant d'ajouter, mécontent :


« Il s'arrêtera le jour où il n'aura plus de pile ! Ce n'est pas ce que je veux ! »


Puis il répéta une seconde fois :


« Je veux un sablier qui ne s'arrête jamais. »


Quelque peu agacé de voir échouer son idée qui lui paraissait brillante, l'homme se dirigea une nouvelle fois vers son arrière-boutique. La poussière, les mégots de cigarettes, et même de l'eau coulant du plafond le gênait dans sa recherche. Cette pièce n'était certes jamais entretenue, mais tous ces petits détails lui donnaient une âme. Comme la neige qui prend tout son sens un soir de Noël.

Après avoir cherché pendant longtemps, peut-être une heure, dans tous les cartons de sa boutique, retrouvant d'anciens travaux, de vieilles horloges condamnées au silence, un cadran solaire... L'homme se résigna. Aucune prouesse technique ne pourrait créer ainsi un sablier qui ne s'arrêterait pas. Découragé, il prit complètement au hasard un sablier des plus simples, à base carré, et le posa horizontalement sur le comptoir, face à l'enfant perplexe. Il leva les yeux vers ceux du vendeur, et paraissait maintenant vraiment colérique :


« Mais il ne coule même plus ton sablier ! Je n'en veux pas ! »


Et il répéta enfin une troisième fois :


« Je veux un sablier qui ne s'arrête jamais.

-Oui oui, je sais ! Je vais te le trouver, ce foutu sablier ! » Répondit le vieil homme, agacé. C'était impossible, il ne pouvait répondre à cet enfant ! Jamais !


Énervé par ces heures passées à chercher quoi dire à ce garçonnet têtu, le vendeur de sablier fila dans l'arrière boutique une énième fois. Un à un, il vida les cartons sur le sol, dans un fracas infernal. Le verre se cassait, et le sable se repandait au sol, créant ainsi un désert derrière la boutique, où le sang vint bientôt se mêler. Dans sa folie, il ne vit pas le petit garçon le suivre dans cet enfer destructeur. Le vieil homme, oubliant sa faiblesse de vieillard, détruisit tout ce qui se trouvait dans sa boutique et ne se limita pas à l'arrière. Le blondinet s'avança pendant que le vendeur était occupé à tout détruire derrière lui, et se pencha pour ramasser un sablier encore intact. C'était le seul ici qui avait survécu à la rage destructrice de son concepteur. Un tout petit sablier en verre soufflé, vide. Pas un grain de sable en son sein. Le garçon se releva en contemplant son trésor, et vint s'adresser au vieillard qui cessa immédiatement de détruire sa boutique :


« J'ai trouvé ce que je voulais. Merci infiniment monsieur. »


Avant de repartir en coup de vent. Seul, au milieu de sa boutique dévastée, l'homme resta immobile plusieurs secondes. Dix exactement. Un tic-tac régulier résonnant dans l'arrière-boutique lui donnait cette indication.

L'homme se dirigea vers le bruit familier, n'en revenant pas. Une horloge avait redémarré, et tiquait de nouveau.

Il tomba sur sa chaise en réalisant que depuis le début, il se trompait. Il se trompait sur tout. Il ne servait à rien de courir après le temps. Il aurait dû profiter de ces instants qui lui étaient offerts. Ce temps qu'il a gâché en tentant de le posséder, tandis qu'il le serrait déjà contre son cœur. Au moins, sa bêtise aura permis à un enfant de comprendre qu'il ne sert à rien de contenir le temps. Un enfant qui ne remplira pas un sablier de sables, mais de souvenirs, qu'il emportera dans sa tombe. C'était trop tard pour le vieil homme, qui s'éteignit lentement en ce soir de Noël, comme la neige qui fond au sol.


Le miracle pourtant le porta vers une autre destinée. Un ange de Noël donna à un blondinet d'une dizaine d'années, un ange gardien pour veiller à ce qu'il use de chaque minute comme si c'eût été la dernière. À jamais.