Pikiru

La nuit, le jour, ce n'est pas bien important. Je ne me souviens plus très bien des détails, juste d'une petite musique qui flottait dans les airs. Une radio, de son petit grésillement tentait tant bien que mal de couvrir le son de la route qui se dérobe sous les roues de ma vieille auto. Joyeuse, chanter les mélodies en battant la mesure sur le volant suffisait à mon bonheur. Au feu rouge, je laissais mes mains entamer une danse en claquant des doigts. Ainsi, je ne me sentais plus si seule.
C'est bien étrange comme parfois, des instants nous échappent. Comme si l'espace d'un moment, on avait survolé les lignes du temps. Ce genre de balancement qui fait oublier où l'on gare sa voiture. Toujours est-il que j'avais bien dû trouver un stationnement quelque part dans Londres, n'emportant que mon calepin sous le bras.

 

Les grandes banderoles qu'arborait le British Museum s'étaient peintes de vert pour l'occasion, en l'honneur de ce grand jour. Un tel jour que le grand musée s'était travesti en amphithéâtre pour l'occasion, et une foule des plus denses acclamait les héros du jour. La quinzaine de journalistes venue soutenir les causes nobles du citoyen démocrate, à l'aube du troisième millénaire. Je ne suis pas grand chose à coté, je suis peut-être tout. Cela non plus, ce n'est pas important, et je suis bien trop sotte pour en saisir les subtilités. Spectatrice des événements qui conduisirent la quinzaine de journalistes, accompagnés de leur quinzaine d'arguments, à pénétrer par la porte des grands de ce monde, surplombée de deux colonnes aussi grandes que l'âme des élus qui les ont franchis. Face à un tel spectacle, bien que le peuple s'époumone à acclamer, les enfants à crier, que d'autres s'arrachaient les mains à applaudir, je restais sereine, comme perdue dans un rêve trop lointain, le sourire au lèvres. Chaque phrase inscrite dans mon calepin me sortait de cette torpeur onirique, m'arrachant presque le cœur, saigné par le papier, comme l'encre qui perlait au bord de la plume. J'aurais de loin préféré, et aurait dû, m'enfuir de tout ça, retourner danser avec mes mains sur un volant humide. Mais je n'étais qu'une femme perdue dans un rêve, qui restait lasse à inscrire quelques mots sur le papier.

En quelques secondes, minutes ou heures, l'excitation était retombée. Les hommes, les femmes de toutes les couleurs s'éparpillaient autour de la place où de grandes statues d’éléphants albinos d’Afrique du sud dormaient paisiblement. Je rebouchais le capuchon de mon stylo bic en soupirant. Aurais-je l'occasion de revenir dans quelques heures, accueillir les héros triomphants ? Oui, bien sûr, il suffit de le souhaiter. Néanmoins, j'avais du temps devant moi. Et bien des gens à questionner pour mon article de modeste blogueuse cherchant à passer le temps. Mon œil fut attiré par deux jeunes gens bavardant adossés contre les colonnes. Je ne saurais dire si c'était la couleur étrange de leur faciès ou la prétention qu'ils avaient de s'adosser ainsi sur ce monument qui m'avait le plus intrigué. Toujours est-il que d'un pas décidé, je me dirigeais vers la jeune femme de ce couple singulier. Il n'était plus si rare de croiser dans un détour imaginaire des robots, ou d'autres créatures tout aussi surprenantes, mais je n'avais jamais vu d'hommes de porcelaine.

L'homme me faisait penser à une théière un peu sale, dévêtue de ses motifs fleuris, blanchie par les années, prenant la poussière dans un coin de buffet miteux. Sa chemise d'un blanc légèrement plus pur renforçait l'aspect blafard de sa peau, et contrastée par le noir de son pantalon, coupé droit. Son amie était certes plus colorée, pas moins surprenante. La peau jaune, peut-être plus humaine, moins morbide que celle de son ami (amant peut-être?). Des joues pourpres, rougissantes ou poudrées, elle s'exprimait avec de grands gestes, en faisant voler sa large tunique verte et ses cheveux longs, lui faisant comme de grandes ailes brunes dans le dos, une fée de la ville. J'hésitais soudain à aller leur parler, mais mon corps avançait seul.


Quelques mots échangés, délicats dans la bouche de la fée jaune, fragiles dans celle de l'homme de porcelaine, nous conduiront à marcher côte à côte dans les rues commerçantes. Passant près des fontaines, ma petite fée brune caressait l'eau du bout de ses doigts avant de la faire éclater dans les airs en fines gouttelettes, que je sentais se déposer dans mes cheveux, atterrir comme une plume sur mon épaule. L'homme de porcelaine observait d'un œil froid sa compagne jouer avec les gouttes, tout en marchant droit devant lui, à sa manière. Ses jambes raides s'élançaient à chaque pas, et produisaient un drôle de cliquetis tous les mètres. Pour se maintenir en équilibre, il devait aussi se pencher étrangement sur son pied au sol, lui donnant une démarche singulière, rythmée par les clics et les clacs. Son amie semblait ne pas y prêter attention, et continuait de marcher, ou plutôt danser, joyeusement, tourbillonnant sur elle-même tout en m'assénant de questions auquel je répondais lascivement, tout en griffonnant sur mon calepin.
Plutôt que prendre mes notes de journaliste en herbe, j'avais entrepris de dessiner la jeune femme si joyeuse, reproduisant sa silhouette élancée, ses joues empourprées, ses mines riantes, et les gouttes d'eau qui resplendissaient dans son teint. Mais très vite, je m'emportais dans les discussions avec cette inconnue dont je ne connaissais le nom. Ensemble, nous parcourûmes la rue des enfantillages, celle des crises de renouveau, les milles couleurs du bonheur, le mystère blanc en évitant les trous noir. Avant de nous en rendre compte, on quittait les façades jaunes de magasins de jeux vidéos pour déboucher sur le marché aux peluches ensorcelées.

 

Sans nulle raison apparente, l'homme de porcelaine avait disparu, ne laissant derrière lui que des souvenirs déjà brumeux, et le sourire ébahi d'une fée brune devant le spectacle miraculeux à ses yeux de mes mains s'envolant en imitant les papillons multicolores du nord, par-delà les monts enneigés. Nous avions déjà oublié notre compère au faciès de marbre, pour contempler avec émoi les peluches du marché. Cela faisait sûrement quelques minutes à peine que nous nous connaissions, moi et la jeune fille aux joues rouges, je le savais bien au fond de moi, dans mon réalisme troublé par l'onirisme de cette drôle de situation. Sans plus aucune conscience du présent, je me laissais perdre à ces danses joyeuses, en prenant soin pourtant de ne jamais frôler la peau de cette inconnue. Au fond, je savais que ce rêve s'estomperait au contact de la peau dure et froide, le bois poli du sommier de mon lit. Seulement, je souhaitais le prolonger encore un peu. Je laissais ma conscience là, au sol, au pied de mon lit, sur le parquet, pour replonger dans le marché, où les motifs de chats rayés dessinés sur ma couette vinrent se calquer.
Je replongeais vers cet univers que ma fée jaune me tendait. Nous discutions paisiblement, au milieu des gens, des vendeurs, et des innombrables peluches. Je me sentais bien, le cœur léger, à gambader à ses côtés. Cette allure, cette marche, cette avenue dallée, ces sons, son sourire... Tous ces éléments semblaient former un tout indissociable devenu indispensable à mon bonheur. Un détail aurait changé, tout aurait disparu, tout aurait fondu, et la réalité m'aurait rattrapé, c'était certain. Ma petite fée brune avait le don de paralyser mon regard sur son visage en un instant, sans pour autant que je sois capable de décrire la couleur de ses yeux. Ma petite fée à la tunique verte. J'avais soudainement envie de l'enlacer, sans pour autant que mes pensées traversent mes actes. Je restais immobiles à la regarder, calquant le rythme de mes pas sur le sien, oubliant mon calepin au détour d'un chemin. Le soleil rayonnerait toujours, tant qu'elle continuerait à sourire.

Je ne remarquais que tardivement ce qu'elle tenait dans sa main : une peluche de chat, rouge au ventre rayé de jaune. Le ciel s'assombrit soudain quand son sourire prit une teinte inattendue, et que mon amie commença à tirer sur les bras du petit chat. Elle s'était arrêtée de marcher, et dans son sourire se lisait la haine. Une haine que je ne saurais expliquer, ce qui fini de m'inquiéter. Peut-être que ces quinze journalistes, ces quinze arguments, avaient un rapport entre la relation des robots porcelaines, les fées de la ville, et les petites peluches de chats rayées de jaunes. À cet instant, je crois que ça me paraissant évident. Mais l'éclat du sourire carnassier de mon amie me poignardait de l'intérieur. Paralysée, je l'observais tirer doucement sur le bras de la peluche, tirer encore. Les fils blancs commençaient à se détendre, près à craquer, la mousse blanche était apparente, mais je ne souhaitais pas en voir plus. Je prononçais une phrase à mon amie, peut-être la première depuis une éternité, et on se remit soudainement à marcher. Avec une nonchalance notable, la fée brune lança la peluche qu'elle tenait dans un bac, avec des dizaines d'autres semblables. Tout aurait pu reprendre, nous aurions pu repartir sur notre petite balade dans cet univers qu'elle m'avait créer.
Quand je croisais les yeux blancs et écarquillés d'une petite fille blonde près du bac à peluche, je cru sincèrement que le joli rêve coloré deviendrait cauchemar noir.

Voleuses.
« VOLEUSES !! »

Quelque chose s'est cassé soudainement. La distance pudique que j'avais maintenue avec mon amie se brisa d'un coup de mots, comme une épée qui tranche un brin d'herbe. La douce mélodie qui s'était faite entendre jusque là n'était plus que des grincements lointains, comme chantés par une vieille auto radio. La musique dissonante se rapprochait, le cauchemar me montrait ses crocs. Sans plus d'hésitation, je saisissais le bras de la fée citadine, et m'élançait dans le marché aux peluches. La route devant moi s'allongeait, s'allongeait toujours à la vitesse où je courais, la main glacée de mon amie serrée dans la mienne. Étais-ce une mauvaise chose de vouloir échapper à la réalité ? Étais-ce une perte de temps de venir, l'espace d'un instant, dans un univers trop beau pour être réel ? Est-ce étrange de se sentir mieux ailleurs ? Face au regard d'une fille qui n'existe pas, qui n'existera jamais ? Si c'est le cas, alors je ne dois pas valoir grand chose, mais cette petite course dans l'intimité de mon esprit finissait de me convaincre que je voulais aimer cette demoiselle aux joues pourpres, même si pour cela il faut affronter tous les cauchemars. Même si je la connais à peine, nous avons l'éternité devant nous, c'est là le propre d'une relation onirique. En dehors du temps, nous avons tout l'avenir droit devant.
Dans un élan de bravoure, je prononçais cette phrase qui resta ancrée dans mon esprit à jamais, tandis qu'une femme venait nous arrêter :

 

« Tu sais pourquoi je ne te laisserais jamais ? »
Après un instant infiniment court, la fée me répondit, avec une pointe de tristesse dans sa voix :
« Non ?

-Parce que je t'ai toujours aimée. »


Avec l'assurance que je n'aurais jamais dans une réalité commune, j’empoignais l'épaule de ma fée colorée pour déposer un baiser sur ses lèvres empourprées. La femme cauchemar ne me faisait plus peur, et c'est avec fierté que je la laissais attacher mes poignets, tout en contemplant le visage gêné de ma dulcinée. Tandis qu'on nous poussait vers un camion bleu, elle déclara de sa voix tremblante :


« Arrête de dire des bêtises...

-Je ne plaisante pas. »


Et c'était vrai, plus vrai que réel. Je savais dès cet instant que ce baiser, bien qu'imaginaire, resterait ancré en moi jusqu'à la fin de ma vie. Mon baiser avec une petite fée rêvée, devenue en quelques instants si chère à mon cœur. Sans nous quitter des yeux, on nous a lancées toutes deux sous la bâche bleue, cachant une remorque pleine de peluche, formant pour nous deux un matelas confortable. Et le camion démarra, nous emportant loin de la ville, de son marché, de ses peluches, de ses sourires. Prise d'une certaine mélancolie, je m'allongeais tendrement, en essayant de ne plus penser à rien, juste à ma petite fée. La mélodie dissonante résonnait toujours, mais les grincements étaient devenus de petites notes, comme sorties d'une boite à musique. Comme si la sombre machine couverte de suie était devenue des petits bouts de métal dorés, sonnant en rythme une musique inconnue, tournée par une manivelle invisible. Bercée par cette douce chansonnette, je m'endormais tout contre mon amie aux joues pourpres, pouvant les embrasser à ma guise et profiter de sa douce chaleur.

Les rayons du soleil bleu me firent ouvrir un œil. J'étais toujours tout contre ma fée, toujours dans mon petit rêve. Toujours dans ce drôle de confort, sur les peluches rouges et jaunes teintées de bleu. Peu à peu, la lumière se faisait de plus en plus forte, me signalant l’imminent retour à la réalité. Le temps avait reprit, les rimes étaient révolues, la musique était inexistante. Je me surprenais à verser une larme quand je me rendis compte que j'étais bel et bien dans un rêve sur le point de se terminer. Je pris délicatement le menton de la jeune fille venue m'accompagner dans cette tendre balade, et fixant une dernière fois ses yeux dorés, je déposais mon nez contre le sien.

De ce rêve disparu, il ne reste que le souvenir d'une embrassade, les deux silhouettes entrelacées dans la sculpture d'une fontaine, le sourire carnassier d'une fée citadine. Adieu rêve charmant, à bientôt peut-être. J'espère de tout mon être qu'un jour je reverrais le cœur qui m'a été dérobé par les doigts de fée d'une gamine onirique. J'espère de tout mon être que ce cœur je saurais l'offrir à une ultime héritière, et que c'est ma fée citadine qui lui donnerait. J'espère de tout cœur que jamais plus je ne reverrais l'homme porcelaine, lui et ses clics clacs incessants. Enfin, dans ce drôle d'univers façonné par un cœur en peine, celui d'une petite fée citadine.