Kagamine

 

La pluie, encore la pluie et toujours la pluie. Ça n'en finissait jamais. J'avais vu une émission comme ça la veille, un truc comme quoi depuis deux semaines, sur toute la région, il n'y avait pas eu une minute sans que l'eau ne tombe. Pas une minute ! C'était assez inédit en son genre, cette averse infinie.

La population avait un regain de mauvaise humeur, j'avais fini par le remarquer. Tout le monde, à tenir leur parapluie toute la journée, était devenu un peu dépressif. C'était amusant de remarquer aussi à quel point ça devenait un argument commercial. Toutes les boutiques, épiceries, friperies, boulangerie... Toutes vendaient des parapluies. Les filles le brandissait comme un accessoire de mode comme pour compenser les vêtements d'hiver qu'elles avaient dû ressortir. Au final, au lycée, tout le monde brandissaient des parapluies originaux, de toutes les couleurs, de formes parfois originales. Tous ?

Non, Dylan se trimbalait toujours avec un parapluie éternellement noir. Quant à Versa, il avait tout simplement abandonné l'idée d'en apporter un, et cachait ses yeux sombres sous sa capuche, éternellement grise. Les deux garçons ne se parlaient plus depuis une semaine, et paraissaient déprimés. J'avais bien remarqué qu'une certaine complicité s'était créée entre eux deux, puisque Versa ne manquait pas une occasion d'attendre son ami à la sortie. Il s'était forcément passé quelque chose pour qu'ils arrêtent de se voir ainsi, du jour au lendemain. Même eux avaient succombé à la morosité de la pluie.

Moi, je faisais de mon mieux pour remonter le moral de Dylan, comme la digne amie d'enfance que je suis. Il ne pouvait se morfondre ainsi éternellement. Tout le monde sur cette terre paraissait un peu plus triste de jour en jour. Ils n'étaient plus eux-même, juste une autre personne, toute noirs, éternellement triste. Au fond de moi, j'avais peur d'être toute seule dans ce petit monde où il ne cesse de pleuvoir. Cette solitude me tiraillait.

Il y a encore une semaine, tout allait bien pourtant. Le soleil rayonnait, le sourire de Dylan aussi. Puis un jour, la pluie se mit à tomber, et Versa arriva. Ce nouvel élève aux cheveux noirs, sorti de nulle part. Quelque part, je ne pouvais que lui en vouloir. Lui en vouloir pour m'avoir arraché mon monde, d'avoir détruit le sourire de mon ami. Depuis une semaine, je ne faisais que tenter vainement de repeindre un rire sur le visage de l'adolescent morose. Ce n'était pas un inconnu sorti de nulle part qui allait me le voler ainsi d'un jour à l'autre !

Je m'étais bien résignée à l'abandonner un jour. Dans les bras d'une jolie fille, par exemple. Je n'étais que Mathilde, son amie d'enfance, et il ne devait pas me considérer plus que comme une petite sœur complice de ses bêtises. Mais que ce soit à cause de quelques nuages gris ou des yeux perçants d'un inconnu, jamais !



Le tic tac sonore de ma montre me fit revenir à la raison. J'étais sur le point de m'endormir dans le creux de ma propre main. Au beau milieu d'un cours d'histoire-géo. Un coup d’œil à la fenêtre, tout était normal. La pluie tombait avec véhémence sur le carreau. Avec tant de violence que la vitre, finalement, s'ouvrit en mille fracas, et un déluge pénétra dans la salle de classe. Étrangement, je semblais être la seule à le remarquer, puisque que les autres élèves restaient concentrés sur leur cours, avec une rigueur quasi religieuse.

Moi-même, je restais immobile pour contempler la scène. Lentement, l'eau grimpa les marches de l'auditorium, une à une. L'eau si claire était troublée par les coups de plus en violents de l'eau du ciel, qui s'infiltrait maintenant par tous les côtés du bâtiment. Chaque plaque de mousse formant le plafond laissait filtrer l'eau, chaque fissure alimentait la rivière qu'était désormais la salle de classe. Tout en bas, le professeur continuait silencieusement son cours, sans paraître le moins perturbé du monde sur ce qui se passait. Comme si c'était "normal". Même quand il se fit engloutir par l'eau, il ne broncha pas, et continua de noter son cours sur le grand tableau blanc, sous l'eau.


Chaque élève, du premier rang au dernier, finit par se faire engloutir. L'eau stoppa sa progression en arrivant à la hauteur de Dylan et moi, assis sur un piano à queue au-dessus de tout ça. Je n'avais même pas remarqué que je n'étais plus à ma place. Dylan, les yeux vides, faisait rebondir son crayon sur les touches du piano, le jetant dessus, déclenchant un petit son strident, et rebondissant pour atterrir dans sa main grande ouverte, et recommencer. Absorbée par la pluie frappant le lac nouvellement formé devant nous, je ne prêtais plus attention à mon ami jouant avec les sons, de plus en plus ignoble. Plus une once de vie entre ces quatre murs. Juste des marionnettes inhumaines dans les abysses insondables.


Je ne remarquais pas tout de suite la mélancolique mélodie qui avait commencé à se jouer. Quelques notes harmonieuses jouées au piano, accompagnant à merveille le jeu du stylo de mon ami. Versa s'était assis face au piano. Je ne m'étonnais même plus à remarquer l'eau qui coulait de chacun de ses doigts, abreuvant les rivières à nos pieds. La rivière qui peu à peu sortait de son lit, le grand amphithéâtre. Je frissonnais en sentant l'eau tremper mes jambes pendantes sur le côté du piano à queue où j'étais assise. Il était d'ailleurs étonnant qu'il produise un joli son si harmonieux, alors qu'il était bien fermé, et que j'étais assise dessus. Je me tournais vers Versa, ses cheveux noirs semblaient suinter eux aussi. Comme si le garçon n’était lui-même qu'une grande masse d'eau. Dylan était tourné vers lui, et continuait de jouer du piano à sa manière, en lançant son stylo dessus.

Lentement, pendant des heures peut-être, j'avançais ma main vers la sienne. Juste effleurer un instant sa peau. Au comble d'un temps infini, je frôlais les doigts blancs de mon ami. À cet instant, l'eau du ciel s'abattit sur nous, alors que nous avions été épargnés jusqu'alors, et je vis Versa se lever brusquement, et serrer Dylan contre lui, tout en me fixant de ses yeux trop bleus. Ces yeux qui n'étaient qu'eau.

Les deux adolescents enlacés se décomposèrent, et sombrèrent dans l'eau à leur tour. Effarée, j'étais seule, bientôt engloutie moi aussi par les eaux qui ne cessaient de grimper. Sans faire un geste, en quelques secondes, je me noyais, en jetant un dernier regard vers le ciel, remarquant que le grand parapluie noir nous protégeait, mais que sa toile était maintenant trouée




La sonnerie de l’inter-cours retentit, et me réveilla en sursaut. Dylan rangeait son stylo dans sa trousse, qu'il enfourna dans son sac, et partit sans me jeter un regard. Avant que je ne me réveille complètement, la classe se vidait. Tout était normal, je m'étais juste endormie. Une sieste de cours, un rêve de jour. J'étais seule.


Ma gorge se noua, et je ne put empêcher mes larmes de couler. Silencieusement, je retenais mes sanglots. La pluie contre le carreau était le seul son de nouveau perceptible.

Oui, la pluie, toujours la pluie. Nous étions dans un monde de pluies. Une pluie qui ne cesserait jamais. Jamais je ne reverrais le sourire de Dylan, jamais les yeux de Versa ne redeviendraient bleus. Jamais je ne retrouverais la raison. Jamais. Nous étions dans un monde de pluies, où ne règne que la folie. Mes larmes roulaient sur ma joue, glissaient sur le rebord de la table, pour tomber au sol. Je souhaitais presque que, comme dans mon rêve, elles deviennent des milliers de petites gouttes, pour nous engloutir tous.

Mais ce n'était qu'un rêve, et je n'étais qu'une jeune fille ordinaire.

A Daydreamer.


Sans plus d'engouement que ça, je suivais Dylan dans le couloir. Lui ne changeait pas de son habitude. Il marchait, voûté, les yeux vers le sol, les levant de temps à autre pour contempler les cieux. Il s'était noyé dans la masse, et je ne tarderais plus à faire de même. Nous traversions silencieusement ainsi le lycée, ensemble, pour déboucher finalement sur la sortie. D'un geste automatique, nous et une vingtaine de jeunes de notre classe, nous ouvrions ensemble nos parapluies, comme vingts robots, tous aussi inutiles.

Je traînais les pieds derrière Dylan, qui brandissait son grand parapluie noir. Une fois arrivé au portail, il s'adossa au grillage, fixa le sol, et ne bougea plus d'un pouce. Je m'adossais à ses côtés, et j'attendis. Sous la pluie, notre vie rythmée par le tic tac de ma montre, et les battements de l'eau sur la toile de nos parapluies, nous attendions.


Une heure passa. Une heure à ne rien faire d'autre qu'attendre. Enfin, Dylan se releva légèrement, et scrutait l'entrée. Les terminales sortaient, et tout un défilé d'élèves quittaient le lycée. Certains bavassaient, d'autres couraient pour ne pas louper leur bus, mais la plupart restaient livides, lent, morne, à contempler le sol. Chacun avait un parapluie à la main. Puis, derrière le rideau de pluie, un homme sans parapluie surgit.

Versa contemplait les flaques de plus en plus larges au sol. Il marchait lentement, d'un air macabre, sous sa capuche. En l'apercevant, Dylan baissa la tête, et je l'observais de loin. Quand le garçon aux cheveux de jais le dépassa, il releva le menton et l'interpella :

« Versa. »

Juste ce prénom. Je compris que c'était bien plus qu'un prénom. C'était comme un appel à l'aide, un cri de souffrance, un petit mot pour signifier de son existence. Pourtant, l'intéressé ne réagit pas et continua de marcher. Le blondinet se risqua à agripper la manche de son ancien ami, qui le repoussa violemment. Sa capuche tomba, et il fixa Dylan. Ses yeux n'avaient plus rien de leur bleu d'avant. Ils étaient aussi noirs que ses cheveux, aussi sombres que les ténèbres, si bien qu'on ne distinguait même plus sa pupille. C'en était assez inhumain, effrayant. Il ne répondit qu'un mot en anglais au garçon :

Forget

Avant de remettre sa capuche et de repartir. Dylan, sans un mot, le regardait partir. Il ne semblait pas comprendre ce qui se passait autour de lui. Enfin, lui aussi comprenait que son monde avait changé, nous étions dans une autre dimension, où jamais il ne retrouverait son petit bonheur d'avant. Et je me sentais bien inutile quand je le vis s'effondrer au sol, abandonnant son parapluie noir dans les flaques, et partir dans le monde des sanglots, devenir eau et sombrer dans les torrents de larmes. Lentement, je m'approchais de lui, et en prenant garde à ne pas le frôler, je tendis mon parapluie au-dessus de lui, afin de le protéger de l'attaque de l'eau des cieux.  

 

[Cette série est inspirée de personnages réels. Malgré cela, l'histoire de la série Futariboshi est purement fictive. Remerciement à:
Mathilde : @Pikachoum_
Versa : @BlueExorcistOne

Correcteurs: @Mr_Lawx @AlmtyCwrd  ]