Hijikata

 

Jamais la pluie n'était tombée aussi drue et aussi longtemps. Une semaine que ça durait. C'est long une semaine ! Surtout quand on ne fait qu'aller et venir au lycée, tenter de suivre des cours loin d'intéresser qui que ce soit. Dylan, comme à son habitude, ne faisait que discuter avec Valentin dans le coin, près de la porte. Afin de partir au plus tôt du cours, hors de ce temple de l'ennui et du prétendu savoir. Surtout arriver plus tôt à la sortie du lycée, où l'attendait Versa, chaque soir.


Cette semaine sous la pluie était pourtant la plus belle qu'avait vécue le jeune garçon depuis bien longtemps. Le nouvel élève s'était vite adapté à ce cadre de vie et était même devenu plutôt populaire parmi les élèves de terminale. Son côté serviable et mystérieux attirait beaucoup de curieux. Dylan était heureux de le remarquer, comme s'il entretenait un lien particulier avec le garçon aux cheveux noirs, avant même de savoir son nom. Il repensait souvent à cette nuit où la pluie avait commencé, cette nuit où les étoiles filantes devaient tomber, sous ces épais nuages qui cachaient le soleil depuis voilà sept jours maintenant.

Le jour, Dylan, un simple et insignifiant seconde, ne parlait pas tellement avec le mystérieux nouvel élève aux cheveux de jais. Étrangement, ce rituel qu'ils avaient instauré ne s'organisait jamais clairement. Chaque soir, a la sortie, Versa l'attendait sous la pluie, quelle que soit la force de la tempête où l'heure à laquelle finissait le garçon blond. Il était là, et il attendait, chaque soir, et souriait au jeune garçon quand il arrivait. Chaque soir, il riait et lui proposait poliment de rentrer ensemble, puisqu'ils semblaient prendre le même chemin. Et chaque soir, Dylan regrettait d'avoir oublié le parapluie noir chez lui. Enfin, chaque soir, il s'excuse auprès de Versa de l'avoir oublié, et lui promet de lui redonner une fois arriver chez lui. Mais chaque soir, il s'amuse tellement qu'il oublie complètement de lui rendre, et il peut voir s'éloigner le garçon aux cheveux noirs, toujours accompagnés de son drôle de rire.
Versa riait souvent, il l'avait remarqué. Pas forcément parce que la situation était drôle, juste comme ça. Comme pour signifier qu'il était heureux, tout simplement. Ce genre de petits détails amusait le blondinet.

Chaque soir, les deux garçons discutaient de tout et de rien. De leur famille, de leurs amis, de leurs profs, de leurs cours, de jeux vidéo, ou encore du temps qu'il faisait. Toujours aussi pluvieux, depuis qu'ils s'étaient rencontrés, comme si Versa avait amené la pluie dans son monde, comme s'il n'avait jamais plu auparavant. Ce qui était sûr, c'était que la pluie n'avait jamais été plus belle que quand elle tombait sur les puissantes épaules du garçon aux cheveux noirs, ou quand elle passait devant ses yeux, et disparaissait presque devant leur scintillement. Ce bleu cristallin qui n'avait de cesse de surprendre Dylan. Puis le mettre peu à peu mal à l'aise, étrangement. Il préférait les fuir discrètement.

Ils partageaient beaucoup de points communs. L'absence d'un père, les jeux pokémon, les animes japonaises, le goût de la nuit, l'amour des étoiles... Autant de passe-temps qui semblaient futiles à Dylan, avant de rencontrer celui qui les partageait. Ces après-midi heureux où les deux adolescents ne faisaient que rire sous la pluie était ce petit rien qui manquait à leurs bonheurs, et le petit blond ne souhaitait qu'une chose : qu'ils durent ainsi pour l’éternité.

Une semaine de bonheur pour une vie d'ennui mortel, voilà ce qu'il avait mérité, et ce serait tout ce qu'il mériterait. À jamais. Ce soir-là, le septième soir, un détail, pourtant subtil, détruisit le jeune garçon. Un simple détail sous les rayons de pluie, mais qui bouleversa toute cette drôle de semaine de bonheur. Versa l'attendait bien, a la sortie du lycée, il pleuvait des cordes, mais le jeune garçon ne souriait pas.

Il restait las, stoïque a l'arrivée de son ami, les yeux rivés vers le ciel. Sa capuche était tombée à ses épaules, et l'eau du ciel ruisselait lentement sur son visage tandis que Dylan approchait.

« Tu vas bien ?

-Mouais. »

Ce dernier avait maugréé ça, sans intention, comme s'il était ennuyé par quelque chose d'indescriptible. Quand il tourna les talons pour se diriger vers leur chemin habituel, Dylan le suivit en hâte et l'abrita sous son parapluie, comme à son habitude. Il devait toujours tendre haut les bras pour abriter le grand garçon dessous. Quelque chose clochait, il en était certain. Pour le blondinet, le sourire de Versa sous ses cheveux de jais était aussi naturel qu'il pleuvrait tous les jours sur son monde. Cette pluie qu'il maudissait avant était devenue synonyme de bonheur après cette semaine passée aux côtés de son ami. Rien, non, rien ne pouvait changer ainsi, c'était naturel. Alors que le visage de son ami se voile ainsi de cette expression éternellement triste et inexpressive le mettait dans un drôle d'état.

Versa ne semblait pas très bavard. Ça ne surprenait plus Dylan, qui avait l'habitude de monopoliser la conversation pour combler ces murs de silence accompagnés par les rires de Versa. Il savait aussi que le chemin pour aller jusque chez lui était d'exactement quinze minutes clinquantes. Il voulait que Versa lui parle, qu'il lui explique pourquoi il ne souriait, ne riait plus. Quoi, ou qui, lui avait volé ce bonheur devenu indispensable. Lentement, il ralentit le pas, pour tenter de gagner un peu de temps, pour que le jeune garçon se confie à lui, qu'il s'explique enfin.
Rien à faire, le silence resurgissait toujours, impitoyable, dans leur longue marche de vide, où seul le vacarme de l'eau sur le parapluie retentissait entre eux deux. Dylan se sentait peu à peu mal à l'aise. Il ne souhaitait plus qu'une chose, qu'on lui rende son souriant et mystérieux ami d'autrefois. Il restait encore trop de mystères cachés, trop de zone d'ombre, autant qu'il ne souhaitait que découvrir.

Voir ainsi son ami lever les yeux au ciel et pousser un profond soupir auréolé de la vapeur de l'hiver finissant mettait presque les larmes aux yeux à Dylan. Soudain, il se rendit compte qu'il s'inquiétait sûrement pour un rien. Qu'il ne servait à rien de penser autant a son ami, que tout s'arrangerait forcément. Que tout ne pouvait que s'arranger, comme dans les films, un drôle de miracle finirait forcément par arriver, c'était ainsi que ça devait se passer, par autrement. Pourquoi le tic tac fébrile de l'horloge devrait tant l'inquiéter, alors que le bonheur l'attend à sa porte ?

Vite, bien trop vite, les deux adolescents arrivèrent à la porte. Non pas la porte du bonheur, mais celle de la maison de Dylan.

« Un instant, je vais chercher le parapluie. »

Cette fois, il n'allait pas oublier. Versa ne répondit rien, et pencha ses yeux vers le sol, le béton perforer par l'eau céleste. Le blondinet, sans un mot, alla chercher le parapluie dans l'entrée de chez moi pour le tendre vers son ami. S'il le prenait, il allait repartir, et quelque chose dans le cœur du garçon lui criait de le reprendre, de ne pas lui donner, de le garder près de lui. Ainsi, il pourrait revoir Versa le lendemain, et le surlendemain, et encore le jour d'après, pour qu'il vienne chercher le parapluie noir comme ses cheveux. Pourtant, il ne bougea pas, et resta droit, immobile, à tenir fermement le manche pour ne pas trembler, et à attendre que son ami le saisisse et parte une nouvelle fois. Comme ce soir, sur la bute aux étoiles, où il était parti, seul.

« Garde-le, je n'en veux pas. »


Comme lisant dans ses pensées, Versa leva les yeux, et fixa ceux de Dylan. Ces yeux pourtant si lumineux s'étaient teintés de ténèbres et étaient devenus gris comme les nuages de ce jour, comme imprégnés de leur noirceur. Un pas. Un pas les séparait. C'est le garçon aux cheveux noirs qui le franchit pour enlacer l'adolescent.

Coincé entre ses bras et ses épaules puissantes, le blondinet retenait sa respiration, serrant fort contre lui le parapluie les protégeant tous les deux.

« J'aimerais que tu comprennes, Dylan, mais je ne t'en sens pas capable. J'aimerais juste que tu restes avec moi sans que je ne t'emportes dans ces méandres qu'est la douleur. Excuse-moi, je t'en prie. 


Le blondinet était interloqué sans savoir que faire. Il ne comprenait plus ce qui se passait.

-Versa, tu vas bien ? »

Il sentit contre lui son ami reprendre sa respiration un instant, avant de souffler à l'oreille de l'adolescent :

« Je crois que je suis amoureux de toi. »

Doucement, il s'écarta, tout en fixant le garçon de la butte, qui serrait toujours contre lui le parapluie qu'il lui avait offert. Un sourire se dessinait sur son visage, sans l'illuminer. Un pauvre sourire, un triste sourire. Puis, en quelques pas, il partit seul sous la pluie.

Laissant derrière Dylan, qui retenait ses larmes. Enfin, il comprit que plus rien ne serait jamais comme avant.   

 

[Cette série est inspirée de personnages réels. Malgré cela, l'histoire de la série Futariboshi est purement fictive. Remerciement a:
Versa : @BlueExorcistOne
Valentin : @Baka_Kawaii_Kun ]